J'éprouve envers ce qu'il est convenu d'appeler en Israël 'le monde harédi', des sentiments contradictoires. D'une part, ils sont un réel exemple pour nous tous d'amour de Dieu et d'entraide. A mille lieues de notre société permissive et matérialiste, ils savent vivre modestement, selon les valeurs juives traditionnelles, fuyant le luxe et bravant les modes passagères, rejetant sans états d'âme le superflu que la société de consommation nous pousse à considérer comme nécessaire.
Ce qui ne signifie pas, bien entendu, que j'adhère à tous les aspects de leur idéologie. Les divergences de vue ne manquent pas. Elles touchent au regard porté sur les devoirs du citoyen envers l'état, sur l'importance des études générales, sur l'armée, les sciences humaines ou l'apprentissage d'un métier. Mais le plus choquant concerne la délicate question des relations intercommunautaires au sein du Peuple juif.
Le sujet est revenu à la une de l'actualité la semaine dernière, à propos d'une école de filles située dans la ville harédit d'Emmanuel, en Samarie. Il n'est peut-être pas inutile de rappeler ici les faits:
La direction de l'école 'Beth Yaakov' décida un beau jour, d'établir une séparation physique entre les élèves d'origine ashkénaze et celles d'origine séfarade. Depuis, les adolescentes n'étudient plus dans la même classe! Mieux (ou pire), selon le témoignage de ces dernières, on chercherait même à empêcher les discussions informelles entre elles, dans les couloirs de l'établissement. Le fait est qu'une haie de séparation a été construite pour délimiter les domaines respectifs des unes et des autres.
L'autre jour à la radio, le père séfarade d'une des élèves semblait à la fois gêné et profondément blessé: "vous comprenez, tentait-il d'expliquer aux journalistes, nous n'avons pas l'habitude de laver notre linge sale à l'extérieur et ma présence au micro d'une chaîne de radio générale est en elle-même une démarche inhabituelle et pour certains de mes amis sans doute, condamnable. Mais nous n'avions plus le choix, et s'il le faut, nous irons jusqu'à porter l'affaire devant les tribunaux."
Alors que dans les milieux éducatifs non harédis, religieux ou non, les inimités entre séfarades et ashkénazes ne sont de plus en plus que de mauvais souvenirs et ont tendance à s'estomper, au moins en apparence, le monde harédi continue, lui, à revendiquer officiellement mais anachroniquement cette discrimination indéfendable et pour tout dire, insupportable (d'autant que parfois, sont associés aux séfarades, les "hozrim bitchouva", ceux qui sont revenus à la Torah de fraîche date, et qui de ce fait, ne sont pas toujours intégrés comme ils le devraient).
Il y a quelques années, alors que j'effectuais ma période de réserve dans une base du Néguev, le débat tourna autour de cet épineux sujet. Nous étions cinq soldats, amis de longue date et qui se retrouvaient chaque année: un ashkénaze se prétendant athée, deux Juifs originaires d'Afrique du Nord que l'on qualifierait en France de "traditionalistes", un harédi, ashkénaze également, et moi-même. Le harédi était considéré comme quelqu'un d'ouvert et avec qui la discussion était toujours passionnante. Sa présence même à l'armée semblait prouver son ouverture d'esprit. A un moment, l'un des sefaradim lui lança: "j'ai lu dans le journal que dans certaines Yéshivot, on n'acceptait pas les Juifs d'origine séfarade et que dans d'autres, on était censé respecter un quota. Est-ce le cas aussi chez vous?
- Bien sûr, répondit-il, sans sourciller.
- Mais comment peux-tu justifier cela? intervenais-je à mon tour."
Alors, avec un ton de connivence réservé d'ordinaire pour marquer la complicité de ceux qui savent, il me répondit: "mais toi Elie, tu sais bien qu'on ne peut pas étudier avec eux, nous n'avons ni le même esprit, ni le même niveau…"
Il existe dans tous les milieux des personnes racistes comme des gens tolérants. Il serait stupide de tomber ici dans le piège de la généralisation, alors que c'est précisément lui qui fait l'objet de notre présente critique! Mais il faut bien reconnaître que le monde harédi tolère officiellement dans ses établissements scolaires, comme dans ses séminaires ou dans l'institution du "shidoukh" (rencontres organisées en vue mariage) une discrimination qu'ailleurs on ne peut que condamner, ne serait-ce que par souci du politiquement correct. Si ce n'était pas le cas, le Rav Ovadia Yossef aurait-il tenu à conseiller la méfiance aux jeunes filles séfarades auxquelles on présenterait par hasard un jeune étudiant d'une yeshiva ashkénaze?: "Il est à craindre que celui-ci ne cache une tare ou un défaut", a-t-il déclaré. Et un Rosh Yeshiva bien connu à Jérusalem n'a-t-il pas autorisé ses élèves d'origine séfarade à changer de nom pour obtenir un "shidoukh" plus avantageux?
D'ailleurs, les haredim séfarades auraient-ils ressenti le besoin de créer un mouvement politique uniquement pour eux, si ce malaise n'était pas palpable?
Dans un excellent reportage du très sérieux magasine "Eretz Aheret", un haredi séfarade qui avait réussi, après bien des difficultés, à faire accepter sa fille dans un séminaire de renom, rapporta que celle-ci lui confirma, comme si cela allait de soi, qu'aucune de ses meilleurs amies ashkénazes ne lui avaient jamais proposé son frère ou son cousin pour ”shidouh"
Le scandale de cette discrimination n'est pas digne des valeurs prônées par le monde de la Thora. Il ne correspond aucunement à la moralité et à l'amour du prochain dont les haredim sont par ailleurs les plus authentiques, les plus fidèles et les plus sincères représentants. Il est temps que cela cesse. Il est temps que les rabbanim aient le courage, comme avait tenté de le faire en son temps le regretté Rav Shakh, de s'élever clairement et fermement contre ces pratiques et ces usages trop longtemps tolérés. Après tout, l'une des plus importantes valeurs revendiquées en permanence par ces mêmes rabbins n'est-elle pas ce qu'on appelle dans notre peuple la "Ahavat Israël", l'amour désintéressé envers chaque fils et chaque fille d'Israël?...
Arrêtez-moi si je dis des bêtises