C'était autour de la table du chabbat. L'une de mes filles m'informe qu'à Nétivot, certaines femmes sortent avec plusieurs couches de vêtements sur elles, afin de dissimuler leurs formes et vont même jusqu'à se voiler le visage, "comme des musulmanes," conclut-elle. "Ce sont peut-être des musulmanes", trouvais-je bon de suggérer, incrédule.
– Non, non, ce sont bien des juives. Elles disent qu'une certaine Rabbanit de Beth Shemesh leur explique que, pour lutter contre l'indécence de la rue, il faut aller à l'extrême opposé! Intéressant, non?"
Sociologiquement, c'est probablement intéressant, en effet. Mais religieusement parlant, je ne trouve pas que cette nouvelle mode vestimentaire soit particulièrement bienvenue.
Je sais bien que la surenchère en matière religieuse est souvent encouragée. Mais, le judaïsme n'a jamais favorisé l'ascétisme et Maimonide a fait de la "ligne médiane" une philosophie de l'existence. Il faut savoir mettre des limites, à droite comme à gauche, sous peine de tant déformer le judaïsme, qu'il en devienne méconnaissable.
Là où le problème se corse, c'est que nous avons tous tendance à considérer que c'est notre manière à nous de pratiquer qui est celle du juste milieu! Tout celui qui en fait moins est un hérétique et tout celui qui en fait plus est un fanatique.
Je me souviens qu'il y a fort longtemps, à l'époque de ma jeunesse niçoise, la mère d'une amie reprochait à sa fille de s'entêter à venir au local du Bné Akiba à pied le jour du chabbat. Je tentais de lui expliquer les raisons du choix de sa fille, ce à quoi elle m'avait alors gentiment, mais fermement répliqué: "mais moi, je suis comme votre père, le rabbin, religieuse, mais pas fanatique! Donc j'accompagnerai ma fille chabbat en voiture"
J'eus toutes les peines du monde à lui expliquer que mon père, le grand rabbin, ne prenait pas non plus la voiture le chabbat et que cela ne remettait nullement en question son ouverture d'esprit…
Mais ceci étant posé, n'est-il pas temps de dire clairement que certains domaines hilkhatiques risquent parfois de prendre des proportions obsessionnelles et, de ce fait, d'empêcher d'apprécier à leur juste valeur, les autres aspects du judaïsme?
Personne ne peut nier que les mœurs actuelles de la civilisation occidentale en matière de mixité et de sexualité ont depuis longtemps perdu toute mesure. Et qu'il est indispensable que les rabbins remettent les pendules à l'heure, en rappelant les dangers de tels débordements, en expliquant ce qu'il y a de dévalorisant à dévoiler son corps et en fustigeant l'exploitation (le plus souvent financière) de l'instinct sexuel qui transforme la femme en objet de plaisir.
Mais lorsque, par réaction, certaines femmes s'habillent à la mode talibane, se couvrent le cou, les mains et le visage, ce que le judaïsme n'a jamais exigé, il est important que ces mêmes rabbins aient le courage de dire: 'stop, attention au dérapage!'
La volonté de faire disparaître son corps n'a rien à voir avec l'élévation spirituelle et le rapprochement vers Dieu.
Finalement, il s'agit d'un acte violent dirigé contre soi-même. D'une forme de pathologie que l'enveloppe pseudo-thoranique ne rend que plus grave encore.
Or, si une autorité reconnue se refuse d'appeler cette déviation par son nom, qui pourra empêcher une femme religieuse d'éprouver, vis-à-vis de celle qui a rendu obsessionnel le souci de la pudeur, une secrète admiration face à ce qu'elle serait tentée de prendre pour une plus grande piété?
Il y a quelques jours, nous apprenions l'arrestation de cette "rabbanit", accusée de violences physiques sur ses enfants. En cherchant à combler son désir de sainteté, elle avait décidé de s'abstenir de parler durant la journée. Ainsi, elle pourrait se concentrer entièrement aux prières et aux psaumes. C'est le soir venu que les enfants devaient rendre compte de leurs actes à leur mère. La violence qu'elle s'était auparavant infligée, retombait alors sur ses propres enfants.
Le judaïsme est une symphonie. Chaque mitsva joue de son instrument. Lorsque l'un d'entre eux tente d'écraser les autres par l'intensité de sa puissance, la symphonie devient une cacophonie inaudible. Et parfois dangereuse. Tout, dans la vie comme dans la musique, n'est-il pas une question de mesure?
Arrêtez moi si je dis des bêtises…