"…En 60 ans, vous n'avez pas uniquement bâti un état pour le Peuple juif, vous avez également réalisé une très ancienne promesse, celle qui fut jadis donnée à Abraham, puis à Moise et à David, celle d'une patrie pour le peuple de Dieu en Erets Israël! .. Après avoir réussi un véritable miracle agricole, l'esprit pionnier qui vous anime réalise le miracle de la haute technologie… Vous possédez les plus précieuses des richesses, bien plus précieuses que l'or ou le pétrole: le génie et la persévérance…En 60 ans, vous avez su créer sur la Terre promise une société moderne. Vous êtes une lumière pour les nations. Vous préservez ici l'héritage d'Abraham, d'Isaac et de Jacob. Vous avez mis sur pieds une formidable démocratie qui perdurera à tout jamais et qui pourra tout le temps compter sur le soutien des Etats-Unis. Que Dieu bénisse Israël!"
Ainsi s'exprimait Georges W. Bush, le président de la plus grande puissance mondiale, à la Knesset, le parlement israélien.
J'imagine fort bien ce qu'ont pu penser certains députés ou ministres en entendant le discours:
- Qui ça, nous?
- Erets Israël… Abraham … Isaac… Jacob… peuple de Dieu… promesse antique… lumière des nations… Mais qui lui a donc écrit le discours à ce cow-boy? Rav Aviner?
Profondément croyant, Bush pense sincèrement, comme des millions d'évangélistes américains que la création de l'Etat d'Israël s'inscrit dans une logique biblique et dépasse donc de loin la 'simple' volonté de procurer un refuge à une vieille nation persécutée.
Le discours à la Knesset d'un Bush en fin de règne nous conduit à deux réflexions, l'une sur les années Bush qui s'achèvent, l'autre tournée vers l'avenir.
La première a le goût amer de l'occasion gâchée. Bush n'a pas uniquement cherché à nous faire plaisir le jour de notre anniversaire. A deux doigts de quitter la scène internationale, il n'a plus rien à perdre et plus grand-chose à gagner en exposant ainsi sa vision de l'Etat juif. Il le fait par conviction et le citoyen israélien que je suis, ne peut s'empêcher de songer à ce qu'aurait pu être la situation actuelle du pays, si nous avions eu à la tête de l'Etat des visionnaires ayant une idée précise de la place d'Israël dans l'histoire et, partant, de sa vocation, plutôt qu'un ramassis de politiciens qui n'ont en commun que leur incompétence, leur manque de clairvoyance, un ego insatiable et une tendance dangereuse à céder aux tentations de corruption que le pouvoir place régulièrement sur la route de ceux qui le détiennent.
Bush tire sa révérence et les frontières d'Israël sont plus étriquées, les menaces plus précises, notre force de dissuasion moins … dissuasive que lorsqu'il prit place à la Maison Blanche. Or, on ne peut vraiment pas dire qu'il en soit responsable. En fait, Israël ne connut pratiquement pas de pression de la part de l'administration américaine durant toute cette période. Mieux (ou pire), l'affaiblissement stratégique d'Israël n'est dû qu'à l'irresponsabilité de nos dirigeants qui durent parfois travailler dur pour obtenir l'accord de Washington à leur politique suicidaire. Finalement l'oncle Sam ne pouvant décemment pas être plus pro-israélien que le gouvernement de Jérusalem, finit par accepter les incompréhensibles décisions que prenait celui-ci, que ce soit l'évacuation des Juifs de Katif, les hésitations militaires durant la guerre du Liban ou la plus récente des olmerties : la réhabilitation du dictateur syrien, pourtant mis au ban des nations civilisées par les Américains et les Français, et ce, comme il fallait s'y attendre, sans aucune contrepartie.
La seconde réflexion concerne l'avenir. Le discours de Bush rappelle une fois de plus l'existence de ces non juifs qui voient dans le rétablissement du Peuple d'Israël dans sa patrie historique un événement de portée messianique, et reconnaissent dans le Retour des Exilés le souffle des prophètes bibliques. Combien sont-ils à être ainsi sensibles à cette dimension là? Plusieurs millions aux Etats-Unis uniquement, nous disent les spécialistes. Bien plus en tout cas que ceux qui se laissent convaincre par les arguments sécuritaires avancés traditionnellement par Israël…
Le temps n'est-il pas venu pour nos dirigeants d'adopter à leur tour ce langage? Pourquoi serions-nous incapables de voir ce que comprend un Georges W. Bush avec des millions de ses concitoyens? Le roi David prévoyait déjà que les Juifs ne seront pas les premiers à prendre pleinement conscience de la signification de leur propre histoire. Sans doute parce que "nul n'est prophète en son pays", il nous est paradoxalement plus difficile qu'à d'autres de saisir toute la singularité du phénomène appelé Israël. Et ce sont souvent les autres qui, avant nous, en prennent toute la mesure et viennent ainsi à la Knesset nous l'exposer. "Lorsque Dieu ramènera les exilés à Sion", prévient le Psaume 126, "nous étions comme rêveurs. Alors, les Nations s'exclameront: 'Dieu leur a fait de grandes choses!!". Et c'est seulement dans la suite du verset qu'en écho à la constatation émerveillée des non juifs, Israël réalise à son tour qu'il vit un moment unique dans l'histoire des hommes: "Oui, Dieu a réalisé pour nous de grandes choses!"
Après tout, si Georges W. Bush a prit l'initiative de prendre à son compte la première partie du verset devant tous les représentants du peuple siégeant à la Knesset, pourquoi hésiterions-nous encore à réaliser la seconde?
- Qui ça, nous?
- Oui, nous!
Arrêtez-moi si je dis des bêtises….