C'est l’écoute, plutôt que la vision, qui est au centre de l’identité d’Israël. Alors que l’héritage grec a banalisé l’idée que la pensée est une image (Aristote débute sa Métaphysique en assimilant la passion de connaître au plaisir que procurent les yeux), la foi hébraïque est proclamée par l’intériorité de l’Ecoute Israël. Il faut certainement voir là une pédagogie de prudence face au danger de paganisme contenu dans la superficialité de l’image.
Cependant, un refus total de la vision risque d’entretenir une conception dualiste de la réalité, privant de sainteté le monde visible. C’est pourquoi après l’exaltation de l’écoute dans les précédentes parachiot, notre paracha, Re’e, commence par les mots: “Vois, je donne devant vous” (11,26) Ce qui veut dire qu’après un certain temps de refuge dans la vie intérieure, arrive le moment où il faut retrouver le contact avec la vie pleine et entière. Cela implique une réconciliation de l’homme avec la Nature, après l’évacuation du paganisme: “Détruisez tous les lieux où les nations que vous remplacez ont servi leurs dieux, sur les hautes montagnes, sur les collines, et sous tout arbre verdoyant. Renversez leurs autels, brisez leurs stèles, brûlez leurs arbres sacres, démantelez leurs idoles, perdez leur souvenir de ce lieu” (12,2-3)
Le radicalisme de cette injonction n’a pas pour but de refuser la Nature, mais seulement sa sacralisation magique par les Cananéens. Une fois le monothéisme établi, arrive le temps de la sainteté non de la Nature mais dans la Nature, ce qui est réalisé dans le lieu de la sainteté, le Temple de Jérusalem: “Vous n’agirez point ainsi envers l’Eternel votre Dieu, mais vous vous enquerrez du lieu que l’Eternel votre Dieu choisira d’entre toutes vos tribus pour y installer Sa Présence, et tu t’y rendras” (12,4-5)
Il est remarquable que le sommet de la rencontre avec la sainteté dans la Nature est concrétisé par la consommation de la viande, d’abord celle des sacrifices puis celle des bêtes profanes (12,6-27) L’alimentation carnée, qui comporte une interrogation morale, puisqu’elle implique la privation de la vie d’un animal, est ici encouragée lorsque la sainteté est acquise grâce au temple puis, par l’élargissement des frontières d’Eretz Israël: “Lorsque l’Eternel ton Dieu élargira tes frontières comme Il te l’a promis, tu voudras alors manger de la viande, tu désireras ardemment manger de la viande, tu mangeras de la viande autant que tu le désires” (12,20)
C’est que le monothéisme intégral implique la participation de la vie pleine et entière à la sainteté, la joie de vivre, lorsque l’équation morale est réussie.
C’est précisément lorsque l’unité de l’être est enfin réalisée que peut s’établir la société prophétique, avec évidemment aussi ses dangers de faux prophétisme, dont traite la paracha (chapitre 13)
L’équilibre moral qui soutient une telle société risque d’être rompu si la fraternité des Hébreux n’est pas respectée, d’ou l’insistance de la paracha sur les lois sociales, telles la dîme des pauvres, l’année sabbatique et la charité. L’aspect national de la vie de société est mis en évidence: “on ne pressurera pas son prochain et son frère…c’est l’étranger que l’on pressure”(15,2-3) Malheur donc à la société qui préfèrerait l’étranger à ses propres frères, en utilisant la légalité contre la loi morale de la fraternité.
La réussite du projet de la société hébraïque sur sa terre entraîne le face à face avec le Créateur au temple lors des fêtes, où les partenaires se voient après s’être entendus toute l’année: “trois fois par an, seront vus tous tes mâles à la face de l’Eternel ton Dieu, dans le lieu qu’Il choisira” (15,16)