L’élection de Shimon Pérès et la « grande fête » de son intronisation d’hier, au-delà des flonflons, des beaux discours et des coupes de champagne, peuvent s’interpréter de plusieurs manières. Mais il faut parfois lire entre les lignes des événements historiques ou politiques majeurs, afin de comprendre ce qui se joue dans le « sacre » de celui qui était jusqu’à peu, décrit comme l’éternel perdant de la politique israélienne, et celui dont les rêves naïfs s’étaient fracassés contre la dure réalité proche orientale.
Certes, l’actualité politique est faite des toutes ces petites manœuvres quotidiennes, alliances de circonstances, combines alambiquées ou intérêts à courte vue. Mais il ne faut pas négliger pour autant les mouvements politiques de fond, qui sont motivés de manière consciente ou inconsciente par des intérêts sociologiques, économiques et idéologiques de plus grande envergure.
Il est clair que depuis une vingtaine d’années, une course contre la montre s’est mise en place entre deux secteurs de la population. Et les termes de cette compétition ont été d’ailleurs prononcés par le nouveau président lui-même, en 1996, alors qu’il avait contre toute attente, perdu les élections contre Binyamin Netanyahou : « Les Israéliens ont perdu, les Juifs ont gagné ». Il ne s’agit pas uniquement d’une formule oratoire. En faisant abstraction des nuances, deux projets de société sont en train de se dégager dans le paysage idéologique israélien : l’un représentant « l’israélisme », l’autre un « néo-hébraïsme ». Le premier, se réclamant des pères fondateurs de l’Etat, prétendent s’inspirer d’un « héritage juif » très flou, mais pour pouvoir mieux s’en « libérer » et créer un Etat laïc avec tout au plus quelques réminiscences de Judaïsme, « en souvenir ». Cette idéologie implique une volonté d’intégration totale dans le paysage régional par tous les moyens, y compris des concessions radicales sur le plan politique et territorial, ainsi que la promotion d’une prospérité économique partagée avec le monde arabe, basée sur le modèle consumériste occidental et surtout américain. L’autre pan, représente la réalisation du rêve sioniste - au sens large du terme - dans son acception spirituelle et éthique. Elle se résume à la devise « Le peuple juif, avec la Thora, en Erets Israël », même s’il existe des variantes dans les interprétations, et dans les priorités données à chacun de ces pôles.
Ces deux projets sont portés par différents vecteurs, qu’ils soient politiques, judiciaires, intellectuels ou sociaux. Mais ce qui est notable, c’est que depuis 1977 et la victoire de Menah’em Begin, l’israélisme, qui était tout-puissant depuis la création de l’Etat, a vu son pouvoir et son influence lentement grignotés, notamment du fait de la poussée démographique dans les milieux orthodoxes et du sionisme religieux. Toute évolution se faisant en dent de scie, il est cependant clair que « l’hébraïsme » est en train de prendre progressivement le dessus sur « l’israélisme, » et menace définitivement son hégémonie idéologique. Chaque élection marque inexorablement l’érosion du socle sociologique de l’ancienne élite laïque marquée par une soumission aux « lois du monde »
Cette élite tente à tous prix de jouer ses dernières cartes, aidée par une machine médiatique entièrement mobilisée pour la cause, et c’est dans ce sens qu’il faut comprendre par exemple la volte-face d’Ariel Sharon, la création de Kadima – dernier refuge de l’israélisme tel-avivien - et aussi, l’élection de Shimon Pérès, tous trois soutenus et entretenus par le microcosme journalistique. Cette dernière élection au forceps, a donné lieu à un immense « ouf » de soulagement à l’étranger, dont les vues se marient avec l’idéologie dominante, et à une « grande fête » donnée hier en l’honneur du « rêveur de la Paix », lavé de l’échec patent de la politique d’Oslo. Shimon Pérès ne s’est d’ailleurs pas trompé sur le sens de son élection, car tout en martelant son intention d’être « le Président de tous les Israéliens », et de rechercher « l’unité dans le peuple », il a quand même trouvé le moyen, lors de sa première interview à une chaîne étrangère, de déclarer « qu’Israël se devait de se débarrasser des Territoires ». Shimon Pérès a donc été placé là où on attend de lui, qu’il œuvre jusqu’au bout pour la « cause », c'est-à-dire pour dessiner les frontières physiques et idéologiques du pays, avant qu’il ne soit « trop tard ».
Comme un PDG sachant qu’il doit bientôt céder la place, mais qui voudrait encore marquer de manière durable sa présence aux commandes de l’entreprise, et « plomber » son successeur, en prenant des mesures déterminantes.
Le vocabulaire utilisé par les médias depuis des années, ainsi que la manière de décrire certains secteurs de la population, comme les orthodoxes, la droite, ou les habitants de Judée-Samarie, ne laissent planer aucun doute sur « l’agenda » politico-médiatique de ces dernières décennies.
Anecdote symptomatique qui illustre ce phénomène, et le désarroi dans lequel cette portion de la population se trouve. Ce matin, lors d’une émission radiophonique sur Kol Israël, Yaron Dekel de Reshet Bet, et Daniel Bensimon de Haaretz, glosaient sur la présence hier d’Arcady Gaydamak à la réception à la Knesset. En substance : « Mais qui a invité le milliardaire ? » demande l’animateur - comme si Gaydamak avait été le seul richissime homme d’affaires présent à cet événement… « On ne sait pas. Dalia Itsik jure que ce n’est pas elle » répond l’interlocuteur. « En tous cas, il est venu pour faire connaissance des lieux, parce qu’il se prépare à en prendre possession. Il a son plan, il n’est pas idiot ! » rajoute-t-il. « Mais nous, peut-être.. ! » s’exclame l’ancien correspondant aux USA. Et suit l’aveu du journaliste de Haaretz : « Il faut être très vigilant, il se dessine quelque chose qui nous dépasse, avec Gaydamak en tête, Netanyahou, qui est le candidat préféré de l’oligarque et certains secteurs de la population , qui ont un agenda très différent de ce qui se passe aujourd’hui. C’est dangereux. ». Le mot est dit. Dans la terminologie de la gauche, l’opposant est « dangereux ».
Ce que ne comprennent pas ces citoyens jaloux de leur pouvoir, c’est que l’arrivée aux affaires dans le futur d’une nouvelle génération de dirigeants motivés, sans complexes, et pétris de valeurs juives, ne sera que bénéfique pour l’Etat d’Israël, et la société qui y vit, eux y compris !