Deux jeunes gens pleins de vigueur et de motivation, chacun se sentant investi d’une mission supérieure : participer à l’édification d’une société idéale. Pour le premier, l’application des valeurs de l’humanisme et du socialisme laïcs, pour le deuxième, la concrétisation des valeurs de la Thora au sein d’une société hébraïque reconstituée et authentique. Deux jeunes gens certes, mais deux époques bien différentes !
Dans les premières décennies de la vie de l’Etat d’Israël, les éléments issus du monde kibboutzique ont formé la nomenclature principale des rouages de l’Etat, à commencer par l’armée et les échelons supérieurs du commandement. Certains de ces officiers et officiers supérieurs, devinrent ensuite l’élite politique, formant une véritable caste, avec les conséquences inhérentes à un tel phénomène. Mais l’esprit kibboutzique s’est effrité en même temps que s’évanouissait l’idéalisme des pionniers, ainsi que la conception sioniste laïque, qui laissait la place à une aspiration consumériste et individualiste à l’occidentale. Comme le dit avec fierté l’historien post-moderne Tom Seguev : « L’Israélien cessait enfin de vouloir vivre d’après le passé ou l’avenir. Il voulait vivre maintenant ». Akh’shav !
Mais au fur et à mesure, se sont développées les Yeshivot Hesder, dont les étudiants, alliant étude de la Thora et service militaire, sont devenus parmi les meilleurs combattants, selon l’avis quasi unanime des experts. Et ils sont de plus en plus formés à prendre un jour des responsabilités dans la vie de la Nation.
Cette mutation n’a pas été du goût de tout le monde, loin s’en faut, et l’armée étant le miroir de la société, l’émergence d’une nouvelle génération de futurs dirigeants, ne pouvait que déranger ceux qui appartiennent à une époque qu’ils refusent de considérer comme caduque, même si elle a fait partie d’un processus historique nécessaire.
Les événements de Hevron d’il y a deux jours, l’intervention des familles des soldats et de certains chefs spirituels dans les décisions des soldats, sont parmi les signes de cette mutation, ainsi que d’une scission de plus en plus nette entre une partie de la population, et l’Etat qui est censé la représenter. Au-delà de la question du refus d’obéissance et de sa légitimité, il y a là l’un des symptômes les plus nets sur cette transformation en profondeur de la société.
Ceux qui ne se sont pas trompés dans cette analyse, sont justement les tenants de la gauche et du laïcisme, et d’un Israël « dégagé » de sa mission particulière. Dans un article - tristement - édifiant, intitulé « Pour un retour à une armée laïque », la journaliste Yaël Paz-Melamed, expose de manière abrupte mais éloquente, les craintes d’une partie de la société israélienne, qui refuse d’accepter que son temps est passé, et que son idéologie a mené une impasse. Yaël Paz-Melamed analyse parfaitement ce qui se joue à travers les événements récents, surtout depuis la Hitnatkout d’il y a deux ans : « Tant que les Yeshivot Hesder ne seront pas démantelées, et que les jeunes laïcs ne reprendront pas les rênes du pouvoir militaire, les rabbins torpilleront toute possibilité de processus de paix incluant des expulsions ! » Tout y est dit. La question de la légitimité du refus d’obéissance n’est en fait qu’un paravent. Cette journaliste, et au-delà, le public qu’elle représente, sent que le pouvoir politique est en passe d’échapper à l’ancien establishment laïc de gauche. « Comment les membres des Kibboutzim n’ont-ils pas vu venir les choses ? Comment n’ont-ils pas compris que s’ils laissent les places vacantes dans l’armée, ce sont les sionistes-religieux qui les prendront ?! Tout cela est le résultat de notre abdication, nous les laïcs !! » s’écrie-t-elle. Et à l’image des antisémites, d’accuser « une véritable conspiration des rabbins, qui ont vu dans l’accaparement des postes gradés de Tsahal, un moyen de noyauter l’armée, de peser sur tout processus diplomatique futur, et de remplacer la démocratie par l’Etat-Halakh’a (…) Les rabbins auront leur mot à dire pour toute évacuation de localité juive, et le phénomène de refus d’obéissance va aller en augmentant ». Ainsi, le « grand danger » représenté par la multiplication des kippot dans Tsahal, c’est de ne plus pouvoir un jour expulser tranquillement des Juifs de chez eux !
Les sanglots de cette journaliste sur « la politisation de l’armée » font sourire autant qu’ils irritent. Nous sommes en plein dans un schéma de pensée bolchévique : tant que l’Etat, l’armée, et les médias étaient idéologiquement « corrects », donc de gauche, tout allait bien. La toute puissance du Mapaï, de la Histadrout et du mouvement kibboutzique dans les premières décades de la vie de l’Etat, ne dérangeait pas des personnes telles que cette journaliste. Mais dès lors qu’une autre manière de voir se fait jour, « il y a péril en la demeure », et la « démocratie est en danger ».
La hargne de voir s’effondrer l’idéologie que l’on croyait invincible, et de la voir peu à peu remplacée par une vision plus authentique, est toujours insupportable aux yeux des esprits totalitaires.